« C’est de l’arthrose. »
Cette phrase peut sembler apporter une réponse définitive à une douleur de genou ou de hanche. L’image montre une modification de l’articulation : nous tenons donc le responsable.
Mais est-ce toujours aussi simple ?
L’arthrose peut être douloureuse, parfois très invalidante. Pourtant, sa présence sur une radiographie ne suffit pas à expliquer l’intensité d’une douleur, ses variations ou son retentissement dans la vie quotidienne.
L’arthrose peut faire partie de l’explication sans être toute l’explication.
Des images d’arthrose sans douleur fréquente
Une étude publiée en 2015 dans le British Medical Journal a comparé les douleurs de hanche aux radiographies dans deux grandes cohortes.
Dans celle de Framingham, comprenant 946 participants, seulement 20,7 % des hanches présentant une arthrose radiographique étaient fréquemment douloureuses. Autrement dit, près de huit sur dix ne s’accompagnaient pas de douleur fréquente.
La précision est importante : cela ne signifie pas que ces personnes n’avaient jamais mal. Mais cela montre qu’une image d’arthrose et une douleur régulière ne vont pas systématiquement ensemble. [1]
Pour le genou, une revue publiée en 2008 retrouvait des résultats très variables : selon les études, entre 15 et 81 % des personnes présentant une arthrose radiographique rapportaient une douleur. Cette dispersion dépend notamment des populations et des définitions utilisées.
On ne peut donc pas attribuer un pourcentage universel d’arthrose « indolore ». En revanche, on peut affirmer que les images doivent être interprétées avec les symptômes et l’examen clinique. [2]
Cela ne veut pas dire que l’arthrose est innocente
Il serait tout aussi réducteur de passer de « tout vient de l’arthrose » à « l’arthrose ne fait jamais mal ».
Une étude de Neogi et ses collègues, publiée en 2009, a comparé les deux genoux d’une même personne lorsque leur douleur différait. Elle a retrouvé une association forte entre les signes radiographiques d’arthrose et la douleur.
Les modifications articulaires comptent donc réellement. Mais une association ne transforme pas la radiographie en mesure exacte de ce que ressent une personne. [3]
Ces résultats ne s’opposent pas : une arthrose peut augmenter la probabilité d’avoir mal, tout en restant peu symptomatique chez certaines personnes.
La douleur dépasse la seule structure articulaire
Une radiographie renseigne sur certaines caractéristiques de l’articulation. Elle ne mesure pas directement la douleur.
Des travaux chez des personnes souffrant d’arthrose du genou ont observé que les modifications radiographiques et des facteurs liés au traitement de la douleur par le système nerveux pouvaient être associés, indépendamment, à son intensité. L’articulation et le système nerveux participent donc tous deux à la compréhension des symptômes. [4]
Cela ne signifie pas que la douleur est imaginaire ou que la personne en est responsable. Cela signifie que l’on ne peut pas toujours comprendre son expérience en regardant uniquement une image.
Dans ma pratique, je souhaite aussi comprendre comment la personne bouge, ce qu’elle évite, comment elle dort, ce qu’elle redoute et ce que sa douleur a changé dans son quotidien.
Ces questions complètent l’évaluation de l’articulation. Elles ne la remplacent pas.
Quand un diagnostic devient une condamnation
« Votre articulation est usée. »
« À votre âge, c’est normal. »
« Il va falloir vivre avec. »
Ce sont des formulations que je préfère éviter. Elles risquent de laisser entendre qu’une image fixe définitivement les possibilités du corps.
Je préfère expliquer ce que l’on observe, reconnaître ce que l’on ignore et chercher avec la personne ce qui peut encore évoluer.
Le mot « arthrose » devrait ouvrir une discussion sur les soins et les capacités, plutôt que refermer toute recherche d’amélioration.
Retrouver des possibilités de mouvement
Les recommandations du NICE préconisent des exercices thérapeutiques adaptés aux besoins de chaque personne atteinte d’arthrose, notamment du renforcement musculaire et une activité améliorant la condition physique générale. [5]
L’objectif n’est pas de forcer sans discernement ni de nier les difficultés. Il est de construire un accompagnement adapté, avec des objectifs concrets : marcher plus facilement, monter un escalier, reprendre une activité appréciée.
Dans mon approche, j’accorde de l’importance à la progressivité, à l’écoute et à la confiance que la personne peut retrouver dans ses mouvements.
Je ne promets pas d’effacer l’arthrose ni de régénérer le cartilage par le toucher. Je cherche à accompagner la personne dans ce qui peut être amélioré, en coordination avec les soins médicaux nécessaires.
Ne pas tout attribuer à l’arthrose
Une douleur nouvelle ou inhabituelle mérite d’être évaluée, même lorsqu’une arthrose est déjà connue. Une articulation soudainement très gonflée, rouge ou chaude, notamment avec de la fièvre, ne doit pas être simplement rangée sous cette étiquette.
Reconnaître l’arthrose ne dispense pas de continuer à examiner et à écouter.
Soigner une personne, pas seulement son image
Si je parle de « bouc émissaire », ce n’est pas pour minimiser la maladie. C’est pour questionner la facilité avec laquelle elle devient parfois l’explication unique de toute douleur.
L’arthrose existe. Elle peut faire souffrir. Mais elle ne décrit pas à elle seule la personne, son vécu ni ses possibilités.
Votre radiographie apporte une information. Elle ne résume pas votre douleur et ne décide pas, à elle seule, de votre avenir.
Références
- Kim et coll., BMJ, 2015 : douleur et arthrose radiographique de hanche
- Bedson et Croft, 2008 : discordance clinique et radiographique du genou
- Neogi et coll., BMJ, 2009 : arthrose radiographique et douleur du genou
- Murphy et coll., 2011 : douleur, sévérité radiographique et facteurs centraux
- NICE NG226 : prise en charge de l’arthrose