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Stress · Figement · Soin

Le figement : quand le corps semble rester en protection

Fuir, lutter ou se figer : comprendre les réactions de défense, la dissociation et la place du toucher dans une approche globale du soin.

Lecture 8 min

« Mais alors, qu’est-ce que j’ai ? »

Cette question revient souvent au cabinet. Une personne consulte pour des douleurs persistantes, des tensions, une difficulté à récupérer ou un épuisement. Parfois, elle traverse une dépression ou un burn-out. Parfois aussi, son histoire comporte des violences, une agression ou un accident ancien.

Le patient ne se sent pas nécessairement « figé ». Il peut continuer à travailler, à avancer et à répondre aux exigences du quotidien, tout en souffrant.

Sous mes mains, je ressens parfois des structures comme littéralement figées. Des tissus résistants, des mouvements peu accompagnés, une respiration retenue : j’ai la perception d’un corps qui peine à quitter une organisation de protection.

C’est cette expérience clinique que je souhaite expliquer ici, en la rapprochant des réactions de défense du système nerveux.

Fuir, lutter ou se figer

Face à une menace, trois grandes réponses de défense sont couramment décrites : la fuite, la lutte et le figement.

Le figement est une réponse physiologique involontaire. Le mouvement se suspend ou s’inhibe, alors même que l’organisme peut rester fortement mobilisé intérieurement.

Il peut être un bref arrêt permettant d’évaluer le danger. Dans une situation vécue comme insurmontable, lorsque fuir ou se défendre paraît impossible, une immobilisation plus profonde peut survenir : l’immobilité tonique. La personne peut alors être incapable de bouger ou de parler malgré son désir de le faire.

Ces réactions peuvent notamment se rencontrer lors de violences, d’agressions ou d’accidents violents. Ne pas avoir bougé ou crié ne signifie jamais avoir accepté ce qui se passait. [1, 2]

Trois personnages illustrent la fuite, la lutte et le figement face à une menace.
Face à une menace, le corps peut mobiliser l’action ou l’inhiber. Ces réactions de défense sont involontaires. Illustration générée par IA.

Une réaction qui engage tout l’organisme

Les réponses de défense mobilisent des circuits cérébraux comprenant notamment l’amygdale, l’hypothalamus et la substance grise périaqueducale. Ces circuits coordonnent des modifications du mouvement, du tonus musculaire et des fonctions autonomes.

La respiration, le rythme cardiaque, l’attention et la perception des sensations peuvent changer. L’immobilité extérieure ne signifie donc pas un calme intérieur.

L’image d’un accélérateur et d’un frein engagés simultanément peut aider à comprendre certaines de ces réactions : l’organisme est mobilisé, mais l’action est retenue. Cette image reste une simplification d’un fonctionnement nerveux complexe. [1] Pour approfondir : la physiologie du stress.

La dissociation : être présent sans se sentir pleinement là

Au cours d’une expérience traumatique, une dissociation peut également apparaître. La personne peut avoir l’impression d’être loin de son corps, de regarder la scène de l’extérieur ou de vivre quelque chose d’irréel.

Le rapport aux sensations et aux émotions peut s’en trouver modifié. Certaines perceptions deviennent moins accessibles, alors que d’autres, comme la douleur, peuvent rester très présentes.

Le patient ne décrit donc pas forcément un corps figé. Il peut parler de fatigue, de douleurs, de brouillard, de distance avec lui-même ou ne pas trouver les mots pour décrire son état.

Dissociation et immobilisation peuvent accompagner une même expérience, mais elles ne sont pas identiques. [3]

Le danger est passé, mais certaines réactions persistent

Un accident peut être ancien. Une agression peut remonter à plusieurs années. La personne peut considérer cette période comme terminée.

Pourtant, après un traumatisme, certaines manifestations peuvent persister ou apparaître à distance : vigilance excessive, troubles du sommeil, évitement, souvenirs envahissants ou sentiment d’insécurité. Cette évolution n’est pas systématique, mais elle mérite d’être reconnue. [4]

Dans ma pratique, je suis particulièrement attentif à cette histoire chez les personnes présentant des douleurs chroniques, un épuisement important ou des difficultés émotionnelles.

Je ne pars pas de l’idée que toute fatigue est un figement. Ce qui retient mon attention, c’est un ensemble : le parcours de la personne, ses symptômes, ses réactions pendant la séance et ce que je perçois au toucher.

Une douleur chronique, une dépression ou un burn-out ne désignent pas, à eux seuls, une réaction de figement. Ils demandent une compréhension et une prise en charge adaptées.

Ce que mes mains ressentent

Lorsque je pose mes mains, je m’intéresse aux résistances, à la mobilité des tissus, à leur capacité à accompagner le mouvement et aux réactions de la personne.

Parfois, la sensation de figement est très nette pour moi. Elle ne concerne pas uniquement un muscle tendu ou une articulation limitée. C’est une impression plus globale : différentes régions semblent participer à une même retenue.

Dans ma lecture clinique, je rapproche cette organisation corporelle des mécanismes de protection du système nerveux. Ce rapprochement donne du sens à ma manière de travailler ; il constitue une interprétation clinique, et non une identification du figement physiologique par la palpation seule.

Cela m’incite à ne pas chercher immédiatement à vaincre une résistance. Je prends le temps d’observer comment elle évolue avec le contact, la position, la respiration et le mouvement.

Pourquoi travailler les fascias lentement et en profondeur ?

Les fascias participent à l’organisation et à la continuité des tissus. Dans mon approche tissulaire, ils occupent une place importante dans l’exploration des résistances et de la mobilité.

Quand je parle de « libérer les fascias », je décris mon intention de soin : accompagner une diminution des résistances, retrouver de la souplesse et permettre des mouvements plus confortables.

Mon toucher est progressif. Je cherche une pression que la personne peut accueillir, une direction de travail tolérable et un rythme qui laisse le temps de percevoir les changements.

La profondeur ne signifie pas la force. Elle correspond à une attention soutenue, à la précision du contact et au temps consacré à l’ensemble de la personne.

Je ne cherche pas à obtenir un relâchement coûte que coûte. Les réactions du patient guident constamment mon geste.

Apporter des conditions de sécurité

Pour moi, le travail commence avant même le contact des mains.

Expliquer ce que je propose, écouter les préférences, prévenir avant un geste et laisser la possibilité de dire non participent à la qualité du soin.

Mon intention est d’offrir des conditions favorables au sentiment de sécurité, afin que la personne n’ait pas à subir la séance ni à produire une réponse attendue.

Cela peut passer par un toucher doux, une position différente, un mouvement simple ou une pause. Pour certaines personnes, le contact est apaisant ; pour d’autres, il doit être ajusté ou momentanément évité.

Le patient conserve la maîtrise de ses limites. Il n’a pas besoin de raconter un traumatisme, de pleurer ou de trembler pour que son vécu soit reconnu.

Pourquoi je ne réponds pas toujours par le nom d’une lésion

À la question « qu’est-ce que j’ai ? », une réponse précise est importante chaque fois qu’elle est possible. Mais la situation ne se résume pas toujours à une seule structure.

Les tissus, les contractions de protection, le sommeil, les mécanismes de la douleur et l’histoire vécue peuvent s’entrecroiser.

Dans les situations que je décris ici, ce que je perçois ne se résume pas à un « nœud » à défaire ou à une « vertèbre bloquée » à débloquer. Mon attention porte sur un ensemble de résistances, de mouvements retenus et de réactions de protection.

C’est pourquoi mon approche prend du temps et demande de la patience. Je ne cherche pas un geste magique qui, à lui seul, libérerait tout le corps. Ce que j’appelle son « ouverture » se construit progressivement : davantage d’aisance, des mouvements plus libres et un contact mieux toléré.

Le rythme varie selon les personnes. L’accompagnement s’ajuste aux changements réellement observés ; si les progrès ne sont pas au rendez-vous, il faut réévaluer l’approche plutôt que prolonger les séances par principe.

Je peux donc expliquer :

« Je ressens des structures très retenues et une difficulté à accompagner le mouvement. Dans ma manière de comprendre votre situation, je m’intéresse à cette organisation de protection, en lien avec votre histoire et avec l’examen. Nous allons travailler progressivement, sans forcer. »

Cette explication ne remplace pas un diagnostic médical lorsqu’il est nécessaire. Elle précise ce qui oriente mon intervention et pourquoi je prends du temps.

Retrouver progressivement des possibilités

Ce que je recherche, ce sont des changements concrets : un mouvement plus facile, un contact mieux toléré, une diminution de l’inconfort ou une plus grande aisance dans les activités quotidiennes.

Lorsqu’un trouble post-traumatique, une dissociation, une dépression ou un épuisement important sont présents, le soin peut nécessiter plusieurs professionnels. Pour les troubles post-traumatiques, les psychothérapies centrées sur le traumatisme et l’EMDR font notamment partie des traitements recommandés. [5]

Mon travail consiste à rencontrer ce corps tel qu’il se présente, à respecter son histoire et à accompagner, par un toucher attentif et progressif, le retour de possibilités de mouvement et de confort.

Pour prolonger la lecture

Les fascias et le toucher lent · Mon approche biodynamique · Stress et organes

Sources et repères

  1. Roelofs, 2017 — Freeze for action.
  2. Volchan et al., 2017 — Immobility reactions under threat.
  3. Kozlowska et al., 2015 — Fear and the Defense Cascade.
  4. Royal College of Psychiatrists — État de stress post-traumatique.
  5. NICE NG116 — Recommandations sur le trouble de stress post-traumatique.

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