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Philosophie · Humanité · Soin

Tout est-il mesurable ?

Ce qui compte le plus dans une existence n’est pas toujours ce qui peut être compté.

Lecture 5 min

Au baccalauréat, mon sujet de philosophie était : « Tout est-il mesurable ? » J’avais obtenu 16. Ce résultat m’avait surpris : moi qui n’allais pas beaucoup en cours, j’avais pourtant été profondément inspiré par cette question.

Avec le recul, je comprends mieux pourquoi. Elle touchait déjà à une intuition qui ne m’a jamais quitté : ce qui compte le plus dans une existence n’est pas toujours ce qui peut être compté.

Mesurer pour comprendre

La mesure est un outil essentiel. Elle nous permet de comparer, de vérifier, d’objectiver et de transmettre. La science et la médecine ont progressé grâce à elle. Mesurer une température, une tension artérielle, une mobilité articulaire ou l’évolution d’un symptôme peut nous aider à mieux comprendre une situation et à prendre des décisions plus éclairées.

Le problème ne réside donc pas dans la mesure elle-même. Il apparaît lorsque nous commençons à croire que seul ce qui est mesurable est réel, vrai ou digne d’intérêt.

Notre société occidentale contemporaine accorde volontiers de la valeur à ce qui peut être quantifié, classé, exploité et rentabilisé. Nous mesurons notre temps, notre productivité, notre sommeil, nos pas, nos performances et parfois même notre bien-être. Peu à peu, ce qui devait nous servir d’outil risque de devenir notre manière principale de regarder le monde.

La pensée calculante

Martin Heidegger avait pressenti ce danger en distinguant la pensée calculante de la pensée méditante.

La pensée calculante prévoit, organise, compare et recherche constamment le résultat le plus efficace. Elle est indispensable dans de nombreux domaines, mais elle peut aussi nous conduire à ne plus voir les choses qu’en fonction de leur utilité.

La nature devient une réserve de ressources. Le temps devient une quantité à rentabiliser. Le corps devient une machine à optimiser. L’autre peut finir par être considéré selon ce qu’il nous apporte, et nous-mêmes selon ce que nous produisons.

La pensée méditante ouvre une autre relation au monde. Elle ne cherche pas immédiatement à utiliser, à expliquer ou à transformer ce qui se présente. Elle accepte de demeurer un instant auprès des choses, de les laisser être et de recevoir ce qu’elles ont à nous révéler.

Revenir aux choses pour ce qu’elles sont simplement manque peut-être profondément à notre société.

Ce qui compte ne se compte pas toujours

Comment mesurer la valeur d’une amitié ? Que vaut un moment de contemplation ? Comment quantifier l’amour reçu ou donné, la beauté d’un silence partagé, la présence véritable d’une personne auprès d’une autre ?

Nous pouvons mesurer certaines manifestations de ces expériences, observer leurs effets ou étudier leurs corrélations biologiques. Mais leur sens profond nous échappe dès que nous cherchons à les réduire entièrement à des chiffres.

L’amour n’a pas besoin d’être rentable. L’amitié n’est pas un investissement. La contemplation ne produit rien et c’est peut-être précisément ce qui lui donne sa valeur. Faire quelque chose sans rien attendre en retour nous arrache un instant à la logique de l’échange, du calcul et de la performance.

Ces expériences apparemment inutiles sont pourtant vitales pour notre humanité. Elles nous rappellent que vivre ne consiste pas seulement à produire, posséder ou progresser, mais aussi à être présent, à rencontrer, à recevoir et à aimer.

Quand même le bien-être devient une performance

Notre époque possède une étrange capacité à transformer les pratiques destinées à nous libérer en nouveaux instruments de performance.

Le yoga devient un moyen d’être plus productif. La méditation sert à mieux supporter une organisation qui nous épuise. Le repos doit être « optimisé ». La respiration est évaluée, la détente mesurée et le développement personnel devient parfois une obligation supplémentaire de réussir sa vie.

Même les pratiques qui nous invitent à ralentir, à lâcher prise ou à nous ouvrir à plus grand que nous peuvent être détournées de leur sens. Nous ne méditons plus pour méditer, mais pour obtenir un résultat. Nous ne nous reposons plus pour nous reposer, mais pour redevenir rapidement efficaces.

Il ne s’agit pas de nier les bienfaits de ces pratiques ni de refuser d’en observer les effets. Mais à vouloir constamment prouver leur rentabilité, nous risquons de perdre ce qu’elles avaient justement de plus précieux : la possibilité d’un espace sans objectif.

Le soin au-delà des chiffres

Cette réflexion rejoint aussi ma pratique de thérapeute. Les mesures, les examens et les connaissances scientifiques sont indispensables. Ils apportent des repères, permettent d’écarter certaines pathologies et orientent le soin.

Mais une personne ne se résume jamais à ses résultats, à son imagerie ou à l’intensité chiffrée de sa douleur.

Il existe dans le soin une part qui ne se laisse pas facilement mesurer : la qualité d’une présence, la confiance qui s’installe, le sentiment d’être entendu, la délicatesse d’un toucher ou le moment où un corps cesse enfin de se sentir menacé.

Ces dimensions ne s’opposent pas à la science. Elles rappellent simplement que la science du vivant rencontre toujours un être humain singulier.

Retrouver une juste place

Tout n’est donc pas mesurable, et tout ce qui est mesurable n’est pas nécessairement essentiel.

La mesure nous renseigne sur une partie du réel, mais elle ne l’épuise pas. Elle peut nous guider sans devenir notre seul critère de vérité. Nous avons besoin de la pensée qui calcule, mais aussi de celle qui contemple, écoute et demeure ouverte à ce qui ne peut être entièrement saisi.

Peut-être devons-nous réapprendre à accomplir certains gestes gratuitement : marcher sans objectif, regarder un paysage sans le photographier, écouter sans préparer notre réponse, prendre soin sans chercher immédiatement un résultat.

Préserver cette part d’inutile, d’inattendu et d’inquantifiable n’est pas un refus du progrès. C’est protéger ce qui, en nous, ne peut être transformé en donnée, en rendement ou en marchandise.

C’est peut-être aussi préserver ce qui fait de nous des êtres humains.

Pour aller plus loin

Prendre soin de ce qui ne se mesure pas.

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